Le rôle du savant dans la Cité par Jonathan Tremblay
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Le rôle du savant dans la Cité par Jonathan Tremblay
Allô groupe, j'attends vos critiques constructives.
Le rôle du savant dans la Cité
Les chercheurs consacrent généralement plusieurs années de leur vie active à se spécialiser dans un domaine académique quelconque. Lorsqu’ils dévoilent le résultat de leur recherche en rédigeant un article scientifique ou une monographie, ils savent très bien que leurs travaux ne seront généralement connus qu’à l’intérieur du cercle très restreint de leurs collègues spécialisés dans leur champ de discipline.
Cependant, bien des savants aimeraient intervenir sur la scène publique afin que la société bénéficie des fruits de leur expertise. Peuvent-ils participer aux grands débats sociaux ou doivent-ils préserver leur neutralité en demeurant dans leur laboratoire? Sont-ils plus autorisés à se prononcer sur certains sujets que leurs concitoyens? Et si c’est le cas, est-ce que le public doit considérer leurs déclarations ou leurs écrits comme entièrement vrais? Tout le long de cet éditorial, nous soutenons la thèse que le savant ne possède l’autorité d’intervenir auprès de la collectivité uniquement lorsqu’il traite d’un sujet qui correspond à ses compétences.
Dans les sociétés occidentales, une personne acquiert normalement son statut d’expert à partir du moment où elle obtient un diplôme scolaire et/ou publie le résultat de ses recherches qui est reconnu par la communauté scientifique. Les gens admettent par exemple de manière consensuelle que celui qui a un baccalauréat en histoire connaît théoriquement davantage cette discipline qu’un éboueur ou un avocat. C’est pour cette raison que le détenteur d’un diplôme possède une plus grande aura de crédibilité dans un domaine académique que celui qui n’en a pas.
L’expert doit absolument se prononcer à la lumière de la perspective offerte par sa discipline lorsqu’il intervient pour prendre position lors d’un débat public. À titre d’exemple, un historien peut évoquer devant la Commission Bouchard-Taylor des affaires juridiques anciennes pour expliquer la jurisprudence des accommodements raisonnables.
Cependant, un scientifique peut être plus compétent que ses collègues issus de la même discipline que lui en raison de sa spécialité. Ainsi, l’historien du Droit connaît théoriquement davantage la jurisprudence des accommodements raisonnables que celui qui a soutenu une thèse de doctorat sur l’évolution de la musique québécoise au XXe siècle.
Bref, les déclarations d’un savant conservent leur caractère scientifique tant qu’elles sont conformes à la perspective offerte par son champ de compétence. Les décideurs sont entièrement libres de déterminer si les éléments offerts par cette perspective sont pertinents pour résoudre un problème social. Ainsi, un historien peut souligner avec justesse que les institutions assumées par le gouverneur-général et les lieutenant-gouverneurs sont issues de l’ère coloniale. Le Premier ministre peut par contre juger que ce fait est peu important et envisager plutôt le montant d’argent que le Trésor public économiserait en abolissant ces institutions symboliques.
Il y a même des cas où les gens peuvent en toute légitimité rejeter du revers de la main les arguments du savant, même si ceux-ci sont tout à fait valables. À titre d’exemple, les électeurs suivent plutôt rarement les recommandations des politicologues avant de voter, puisqu’ils veulent généralement donner leur suffrage au parti politique qui saurait représenter le mieux leurs intérêts. En France, lors du référendum sur la ratification de la Constitution européenne en 2005, les membres de l’élite intellectuelle et la classe sociale la plus fortunée ont voté en faveur de la Constitution de l’Union européenne, tandis que les classes moyennes et pauvres ont rejeté la proposition. Peut-on dire que ceux qui se sont prononcés contre la consolidation de l’Europe ont eu sur le plan scientifique tort de ne pas suivre les conseils des politologues? Ceux qui affirmeraient que c’est le cas rejettent automatiquement les principes de la démocratie pour adopter ceux de la technocratie.
Bien des théoriciens des sciences humaines – dont le philosophe Karl Marx au XIXe siècle – ont démontré que les gens développent des comportements sociaux et ont des intérêts politiques qui correspondent à leur classe sociale. Dans le cas du refus référendaire des Français de ratifier la Constitution européenne, la victoire du « Non » s’explique en bonne partie par la crainte du salariat que la libéralisation des marchés de l’Europe n’incite un plus grand nombre d’entreprises françaises à se délocaliser vers les pays balkaniques, où les salaires sont peu élevés et où l’économie est beaucoup plus déréglementée qu’en Europe occidentale. Par contre, les classes mieux nanties – les intellectuels font généralement partie de cette strate sociale – bénéficient davantage de la consolidation européenne, ce qui fait en sorte que lorsque la plupart des politicologues se prononcent en faveur du « Oui » lors du référendum, ils agissent consciemment ou inconsciemment en fonction de leurs intérêts[1].
Les déclarations d’un expert perdent toute leur forme de scientificité lorsqu’il donne son opinion sur tout. Pensons au controversé Dr Pierre Mailloux, qui est très crédible lorsqu’il se prononce en faveur de la castration des pédophiles, puisqu’il est l’un des psychologues sexuels les plus renommés du Québec. Cependant, ne perd-t-il pas un peu de son lustre lorsqu’il émet parfois des propos vraiment stupides? La semaine dernière, le célèbre psychiatre a déclaré à l’émission radiophonique Champagne pour tout le monde que la marine norvégienne constitue une armée d’homosexuels parce qu’elle est dirigée par un amiral féminine!
Malheureusement, ces propos irrévérencieux discréditent fortement la profession psychiatrique en général et le Dr Mailloux en particulier. En effet, la plupart des Québécois l’ont ostracisé depuis qu’il a déclaré à Tout le monde en parle « que les Noirs sont en moyenne intellectuellement inférieurs » aux autres races du monde, alors qu’il est en fait toujours compétent dans le domaine de la psychologie sexuelle.
Un savant peut toujours intervenir sur la scène publique pour se prononcer sur une question qui ne relève pas de son domaine. Mais dans ce cas, son opinion équivaut à celle de n’importe quel citoyen. Il est cependant raisonnable de penser que les déclarations d’un diplômé universitaire, surtout s’il est connu, sont davantage considérées par le grand public que celles d’un manœuvre.
De la même manière, un savant est aussi un citoyen qui peut tenir à militer bénévolement pour une cause ou pour une organisation caritative qui n’entre pas dans le champ de ses compétences. Mais sa présence permet de rehausser le prestige de l’organisation, puisqu’il est considéré comme crédible dans la collectivité.
Cependant, il arrive quelquefois que des personnes peu instruites ayant vécu une expérience pertinente apportent de meilleures explications à un phénomène que des experts ayant d’excellentes connaissances théoriques. À titre d’exemple, bien des gens préfèrent écouter un Noir illettré parler du Mali plutôt que de se référer à un sociologue qui a défendu avec succès une thèse de doctorat sur la société malienne dans une université canadienne.
Nous affirmons par contre que l’expert joue un rôle irremplaçable lorsqu’il effectue des travaux techniques qui relèvent de ses compétences professionnelles. C’est pour cette raison que les historiens peuvent être utiles au monde du cinéma en donnant des conseils aux réalisateurs afin que ceux-ci puissent monter des scènes qui reconstituent fidèlement des événements du passé. Durant ce temps, des archéologues et des anthropologues sont employés par le gouvernement fédéral pour régler les questions juridiques qui concernent les revendications autochtones, tandis que des historiens peuvent stimuler le développement du tourisme dans les régions du Québec en contribuant à restaurer des monuments anciens ou en organisant des expositions attractives dans des musées. Ces quelques exemples démontrent que les travaux techniques des experts peuvent servir à assurer la croissance socioéconomique d’une nation.
En somme, le savant est toujours libre de s’impliquer dans les affaires de la Cité. Ses interventions ne possèdent toutefois un caractère scientifique que s’il traite d’un sujet qui est conforme à ses compétences académiques. Les gens sont ensuite libres de croire ou non en la force ou en la pertinence de ses arguments. L’expert réussira en fin de compte à influencer l’auditoire uniquement si celui-ci le juge crédible. Son rôle social demeure toutefois indispensable lorsqu’il élabore des projets techniques concrets qui contribuent au développement socioéconomique de la Cité.
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[1] Fortement inspiré de Dominique Reynié. 29 mai 2005, un paysage dynamité, (Page consultée le 11 février 2008), [En ligne], adresse URL : http://constitution-europeenne.info/special/france_analyse.pdf . Certes, les membres des classes sociales aisées françaises ont été moins nombreux à voter en faveur de la consolidation de l’Union européenne en 2005 qu’en 1992, mais ils sont toujours ceux qui sont les plus europhiles en France.
Re: Le rôle du savant dans la Cité par Jonathan Tremblay
Le rôle du savant dans la Cité
Les chercheurs consacrent généralement plusieurs années de leur vie active à se spécialiser dans un domaine académique quelconque. Lorsqu’ils dévoilent le résultat de leur recherche en rédigeant un article scientifique ou une monographie, ils savent très bien que leurs travaux ne seront généralement connus qu’à l’intérieur du cercle très restreint de leurs collègues spécialisés dans leur champ de discipline.
Cependant, bien des savants aimeraient intervenir sur la scène publique afin que la société bénéficie des fruits de leur expertise. Peuvent-ils participer aux grands débats sociaux ou doivent-ils préserver leur neutralité en demeurant dans leur laboratoire? Sont-ils plus autorisés à se prononcer sur certains sujets que leurs concitoyens? Et si c’est le cas, est-ce que le public doit considérer leurs déclarations ou leurs écrits comme entièrement vrais? Tout le long de cet éditorial, nous soutenons la thèse que le savant ne possède l’autorité d’intervenir auprès de la collectivité uniquement lorsqu’il traite d’un sujet qui correspond à ses compétences.
Dans les sociétés occidentales, une personne acquiert normalement son statut d’expert à partir du moment où elle obtient un diplôme scolaire et/ou publie le résultat de ses recherches qui est reconnu par la communauté scientifique. Les gens admettent par exemple de manière consensuelle que celui qui a un baccalauréat en histoire connaît théoriquement davantage cette discipline qu’un éboueur ou un avocat. C’est pour cette raison que le détenteur d’un diplôme possède une plus grande aura de crédibilité dans un domaine académique que celui qui n’en a pas.
L’expert doit absolument se prononcer à la lumière de la perspective offerte par sa discipline lorsqu’il intervient pour prendre position lors d’un débat public. À titre d’exemple, un historien peut évoquer devant la Commission Bouchard-Taylor des affaires juridiques anciennes pour expliquer la jurisprudence des accommodements raisonnables.
Cependant, un scientifique peut être plus compétent que ses collègues issus de la même discipline que lui en raison de sa spécialité. Ainsi, l’historien du Droit connaît davantage la jurisprudence des accommodements raisonnables que celui qui a soutenu une thèse de doctorat sur l’évolution de la musique québécoise au XXe siècle.
Bref, les déclarations d’un savant conservent leur caractère scientifique tant qu’elles sont conformes à la perspective offerte par son champ de compétence. Les décideurs sont entièrement libres de déterminer si les éléments offerts par cette perspective sont pertinents pour résoudre un problème social. Ainsi, un historien peut souligner avec justesse que les institutions assumées par le gouverneur-général et les lieutenant-gouverneurs sont issues de l’ère coloniale. Le Premier ministre peut par contre juger que ce fait est peu important et envisager plutôt le montant d’argent que le Trésor public économiserait en abolissant ces institutions symboliques.
Il y a même des cas où les gens peuvent rejeter du revers de la main les arguments du savant, même si ceux-ci sont tout à fait valables. À titre d’exemple, les électeurs suivent plutôt rarement les recommandations des politicologues avant de voter, puisqu’ils veulent généralement donner leur suffrage au parti politique qui saurait représenter le mieux leurs intérêts. En France, lors du référendum sur la ratification de la Constitution européenne en 2005, les membres de l’élite intellectuelle et la classe sociale la plus fortunée ont voté en faveur de la Constitution de l’Union européenne, tandis que les classes moyennes et pauvres ont rejeté la proposition. Peut-on dire que ceux qui se sont prononcés contre la consolidation de l’Europe ont eu sur le plan scientifique tort de ne pas suivre les conseils des politologues? Ceux qui affirmeraient que c’est le cas rejettent automatiquement les principes de la démocratie pour adopter ceux de la technocratie.
Bien des théoriciens des sciences humaines – dont le philosophe Karl Marx au XIXe siècle – ont démontré que les gens développent des comportements sociaux et ont des intérêts politiques qui correspondent à leur classe sociale. Dans le cas du refus référendaire des Français de ratifier la Constitution européenne, la victoire du « Non » s’explique en bonne partie par la crainte du salariat que la libéralisation des marchés de l’Europe n’incite un plus grand nombre d’entreprises françaises à se délocaliser vers les pays balkaniques, où les salaires sont peu élevés et où l’économie est beaucoup plus déréglementée qu’en Europe occidentale. Par contre, les classes mieux nanties – les intellectuels font généralement partie de cette strate sociale – bénéficient davantage de la consolidation européenne, ce qui fait en sorte que lorsque la plupart des politicologues se prononcent en faveur du « Oui » lors du référendum, ils agissent en fonction de leurs intérêts [1].
Les déclarations d’un expert perdent toute leur forme de scientificité lorsqu’il donne son opinion sur tout. Pensons au controversé Dr Pierre Mailloux, qui est très crédible lorsqu’il se prononce en faveur de la castration des pédophiles, puisqu’il est l’un des psychologues sexuels les plus renommés du Québec. Cependant, ne perd-t-il pas un peu de son lustre lorsqu’il émet parfois des propos vraiment stupides? La semaine dernière, le célèbre psychiatre a déclaré à l’émission radiophonique Champagne pour tout le monde que la marine norvégienne constitue une armée d’homosexuels parce qu’elle est dirigée par une femme amirale.
Malheureusement, ces propos irrévérencieux discréditent fortement la profession psychiatrique en général et le Dr Mailloux en particulier. En effet, la plupart des Québécois l’ont ostracisé depuis qu’il a déclaré à Tout le monde en parle « que les Noirs sont en moyenne intellectuellement inférieurs » aux autres races du monde, alors qu’il est en fait toujours compétent dans le domaine de la psychologie sexuelle.
Un savant peut toujours intervenir sur la scène publique pour se prononcer sur une question qui ne relève pas de son domaine. Mais dans ce cas, son opinion équivaut à celle de n’importe quel citoyen. Il est cependant logique de penser que les déclarations d’un diplômé universitaire, surtout s’il est connu, sont davantage considérées par le grand public que celles d’un manœuvre.
De la même manière, un savant est aussi un citoyen qui peut tenir à militer bénévolement pour une cause ou pour une organisation caritative qui n’entre pas dans le champ de ses compétences. Mais sa présence permet de rehausser le prestige de l’organisation, puisqu’il est considéré comme crédible dans la collectivité.
Cependant, il arrive quelquefois que des personnes peu instruites ayant vécu une expérience pertinente apportent de meilleures explications à un phénomène que des experts ayant d’excellentes connaissances théoriques. À titre d’exemple, bien des gens préfèrent écouter un Malien illettré parler de son pays natal plutôt que de se référer à un sociologue qui a défendu avec succès une thèse de doctorat sur la société malienne dans une université canadienne.
Nous affirmons par contre que l’expert joue un rôle irremplaçable lorsqu’il effectue des travaux techniques qui relèvent de ses compétences professionnelles. C’est pour cette raison que les historiens peuvent être utiles au monde du cinéma en donnant des conseils aux réalisateurs afin que ceux-ci puissent monter des scènes qui reconstituent fidèlement des événements du passé. Durant ce temps, des archéologues et des anthropologues sont employés par le gouvernement fédéral pour régler les questions juridiques qui concernent les revendications autochtones, tandis que des historiens peuvent stimuler le développement du tourisme dans les régions du Québec en contribuant à restaurer des monuments anciens ou en organisant des expositions attractives dans des musées. Ces quelques exemples démontrent que les travaux techniques des experts peuvent servir à assurer la croissance socioéconomique d’une nation.
En somme, le savant est toujours libre de s’impliquer dans les affaires de la Cité. Ses interventions ne possèdent toutefois un caractère scientifique que s’il traite d’un sujet qui est conforme à ses compétences académiques. Les gens sont ensuite libres de croire ou non en la force ou en la pertinence de ses arguments. L’expert réussira en fin de compte à influencer l’auditoire uniquement si celui-ci le juge crédible. Son rôle social demeure toutefois indispensable lorsqu’il élabore des projets techniques concrets qui contribuent au développement socioéconomique de la Cité.
Commentaires :
Monsieur Tremblay, il m’a été très difficile de retravailler votre texte. J’ai seulement apporté quelques modifications mineures.
Votre style d’écriture fait contraste avec le Jonathan que j’ai côtoyé dans les salles de cours. Vous semblez conserver une certaine réserve dans votre éditorial. Je m’attendais possiblement à un texte plus percutant et tranché. J’ai eu l’impression de plus vous reconnaître dans la partie traitant du Doc Mailloux.
Les rares modifications apportées témoignent de mon appréciation envers votre texte.
Jean-Pierre
Les chercheurs consacrent généralement plusieurs années de leur vie active à se spécialiser dans un domaine académique quelconque. Lorsqu’ils dévoilent le résultat de leur recherche en rédigeant un article scientifique ou une monographie, ils savent très bien que leurs travaux ne seront généralement connus qu’à l’intérieur du cercle très restreint de leurs collègues spécialisés dans leur champ de discipline.
Cependant, bien des savants aimeraient intervenir sur la scène publique afin que la société bénéficie des fruits de leur expertise. Peuvent-ils participer aux grands débats sociaux ou doivent-ils préserver leur neutralité en demeurant dans leur laboratoire? Sont-ils plus autorisés à se prononcer sur certains sujets que leurs concitoyens? Et si c’est le cas, est-ce que le public doit considérer leurs déclarations ou leurs écrits comme entièrement vrais? Tout le long de cet éditorial, nous soutenons la thèse que le savant ne possède l’autorité d’intervenir auprès de la collectivité uniquement lorsqu’il traite d’un sujet qui correspond à ses compétences.
Dans les sociétés occidentales, une personne acquiert normalement son statut d’expert à partir du moment où elle obtient un diplôme scolaire et/ou publie le résultat de ses recherches qui est reconnu par la communauté scientifique. Les gens admettent par exemple de manière consensuelle que celui qui a un baccalauréat en histoire connaît théoriquement davantage cette discipline qu’un éboueur ou un avocat. C’est pour cette raison que le détenteur d’un diplôme possède une plus grande aura de crédibilité dans un domaine académique que celui qui n’en a pas.
L’expert doit absolument se prononcer à la lumière de la perspective offerte par sa discipline lorsqu’il intervient pour prendre position lors d’un débat public. À titre d’exemple, un historien peut évoquer devant la Commission Bouchard-Taylor des affaires juridiques anciennes pour expliquer la jurisprudence des accommodements raisonnables.
Cependant, un scientifique peut être plus compétent que ses collègues issus de la même discipline que lui en raison de sa spécialité. Ainsi, l’historien du Droit connaît davantage la jurisprudence des accommodements raisonnables que celui qui a soutenu une thèse de doctorat sur l’évolution de la musique québécoise au XXe siècle.
Bref, les déclarations d’un savant conservent leur caractère scientifique tant qu’elles sont conformes à la perspective offerte par son champ de compétence. Les décideurs sont entièrement libres de déterminer si les éléments offerts par cette perspective sont pertinents pour résoudre un problème social. Ainsi, un historien peut souligner avec justesse que les institutions assumées par le gouverneur-général et les lieutenant-gouverneurs sont issues de l’ère coloniale. Le Premier ministre peut par contre juger que ce fait est peu important et envisager plutôt le montant d’argent que le Trésor public économiserait en abolissant ces institutions symboliques.
Il y a même des cas où les gens peuvent rejeter du revers de la main les arguments du savant, même si ceux-ci sont tout à fait valables. À titre d’exemple, les électeurs suivent plutôt rarement les recommandations des politicologues avant de voter, puisqu’ils veulent généralement donner leur suffrage au parti politique qui saurait représenter le mieux leurs intérêts. En France, lors du référendum sur la ratification de la Constitution européenne en 2005, les membres de l’élite intellectuelle et la classe sociale la plus fortunée ont voté en faveur de la Constitution de l’Union européenne, tandis que les classes moyennes et pauvres ont rejeté la proposition. Peut-on dire que ceux qui se sont prononcés contre la consolidation de l’Europe ont eu sur le plan scientifique tort de ne pas suivre les conseils des politologues? Ceux qui affirmeraient que c’est le cas rejettent automatiquement les principes de la démocratie pour adopter ceux de la technocratie.
Bien des théoriciens des sciences humaines – dont le philosophe Karl Marx au XIXe siècle – ont démontré que les gens développent des comportements sociaux et ont des intérêts politiques qui correspondent à leur classe sociale. Dans le cas du refus référendaire des Français de ratifier la Constitution européenne, la victoire du « Non » s’explique en bonne partie par la crainte du salariat que la libéralisation des marchés de l’Europe n’incite un plus grand nombre d’entreprises françaises à se délocaliser vers les pays balkaniques, où les salaires sont peu élevés et où l’économie est beaucoup plus déréglementée qu’en Europe occidentale. Par contre, les classes mieux nanties – les intellectuels font généralement partie de cette strate sociale – bénéficient davantage de la consolidation européenne, ce qui fait en sorte que lorsque la plupart des politicologues se prononcent en faveur du « Oui » lors du référendum, ils agissent en fonction de leurs intérêts [1].
Les déclarations d’un expert perdent toute leur forme de scientificité lorsqu’il donne son opinion sur tout. Pensons au controversé Dr Pierre Mailloux, qui est très crédible lorsqu’il se prononce en faveur de la castration des pédophiles, puisqu’il est l’un des psychologues sexuels les plus renommés du Québec. Cependant, ne perd-t-il pas un peu de son lustre lorsqu’il émet parfois des propos vraiment stupides? La semaine dernière, le célèbre psychiatre a déclaré à l’émission radiophonique Champagne pour tout le monde que la marine norvégienne constitue une armée d’homosexuels parce qu’elle est dirigée par une femme amirale.
Malheureusement, ces propos irrévérencieux discréditent fortement la profession psychiatrique en général et le Dr Mailloux en particulier. En effet, la plupart des Québécois l’ont ostracisé depuis qu’il a déclaré à Tout le monde en parle « que les Noirs sont en moyenne intellectuellement inférieurs » aux autres races du monde, alors qu’il est en fait toujours compétent dans le domaine de la psychologie sexuelle.
Un savant peut toujours intervenir sur la scène publique pour se prononcer sur une question qui ne relève pas de son domaine. Mais dans ce cas, son opinion équivaut à celle de n’importe quel citoyen. Il est cependant logique de penser que les déclarations d’un diplômé universitaire, surtout s’il est connu, sont davantage considérées par le grand public que celles d’un manœuvre.
De la même manière, un savant est aussi un citoyen qui peut tenir à militer bénévolement pour une cause ou pour une organisation caritative qui n’entre pas dans le champ de ses compétences. Mais sa présence permet de rehausser le prestige de l’organisation, puisqu’il est considéré comme crédible dans la collectivité.
Cependant, il arrive quelquefois que des personnes peu instruites ayant vécu une expérience pertinente apportent de meilleures explications à un phénomène que des experts ayant d’excellentes connaissances théoriques. À titre d’exemple, bien des gens préfèrent écouter un Malien illettré parler de son pays natal plutôt que de se référer à un sociologue qui a défendu avec succès une thèse de doctorat sur la société malienne dans une université canadienne.
Nous affirmons par contre que l’expert joue un rôle irremplaçable lorsqu’il effectue des travaux techniques qui relèvent de ses compétences professionnelles. C’est pour cette raison que les historiens peuvent être utiles au monde du cinéma en donnant des conseils aux réalisateurs afin que ceux-ci puissent monter des scènes qui reconstituent fidèlement des événements du passé. Durant ce temps, des archéologues et des anthropologues sont employés par le gouvernement fédéral pour régler les questions juridiques qui concernent les revendications autochtones, tandis que des historiens peuvent stimuler le développement du tourisme dans les régions du Québec en contribuant à restaurer des monuments anciens ou en organisant des expositions attractives dans des musées. Ces quelques exemples démontrent que les travaux techniques des experts peuvent servir à assurer la croissance socioéconomique d’une nation.
En somme, le savant est toujours libre de s’impliquer dans les affaires de la Cité. Ses interventions ne possèdent toutefois un caractère scientifique que s’il traite d’un sujet qui est conforme à ses compétences académiques. Les gens sont ensuite libres de croire ou non en la force ou en la pertinence de ses arguments. L’expert réussira en fin de compte à influencer l’auditoire uniquement si celui-ci le juge crédible. Son rôle social demeure toutefois indispensable lorsqu’il élabore des projets techniques concrets qui contribuent au développement socioéconomique de la Cité.
Commentaires :
Monsieur Tremblay, il m’a été très difficile de retravailler votre texte. J’ai seulement apporté quelques modifications mineures.
Votre style d’écriture fait contraste avec le Jonathan que j’ai côtoyé dans les salles de cours. Vous semblez conserver une certaine réserve dans votre éditorial. Je m’attendais possiblement à un texte plus percutant et tranché. J’ai eu l’impression de plus vous reconnaître dans la partie traitant du Doc Mailloux.
Les rares modifications apportées témoignent de mon appréciation envers votre texte.
Jean-Pierre




